Les logements sociaux, une nécessité pour les femmes les plus vulnérables

par | Mar 4, 2021 | actualités inclusion sociale

Depuis le début de la pandémie, des organismes et des chercheurs œuvrant à lutter contre la violence conjugale signalent l’aggravation de la situation partout au pays. À l’approche de la journée internationale des droits des femmes (le 8 mars), le Centre s’est entretenu avec Céline Magontier, responsable des dossiers Femmes au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), afin de discuter de la vulnérabilité accrue des femmes par rapport aux questions de logement dans le contexte de la COVID-19 et du manque de ressources en logement social.

Comment la pandémie a-t-elle rendu les femmes encore plus vulnérables par rapport aux questions de logement?

« Les femmes, quand elles vivent de l’itinérance, elles mettent en place divers mécanismes de survie pour éviter de se trouver à la rue. » — Céline Magontier du FRAPRU

Céline Magontier : La pandémie, évidemment, a affecté le droit au logement de la population locataire en général. Pour plusieurs raisons. Il faut contextualiser l’arrivée de cette pandémie dans un contexte de pénurie de logement, ce qui fait que les logements sont plus rares. Comme les logements sont plus rares, la loi de l’offre et la demande fait qu’ils sont plus chers.

On sait que les femmes sont déjà plus précaires [économiquement] que les hommes en général, mais la pandémie est venue les précariser encore plus. [Par exemple], selon les données du marché du travail de Statistique canada, en mai dernier, les hommes avaient récupéré 42,1% des emplois perdus depuis février alors que les femmes n’en avaient récupéré que 24,6%. En plus, elles ont plus perdu leurs emplois que les hommes. 

Les femmes sont plus susceptibles d’être mal logées que les hommes à cause de leur précarité. [Entre autres], on peut se douter qu’elles ont été beaucoup à ne pas avoir accès à des cellulaires intelligents ou à des ordinateurs pour les démarches [de recherche de logement] que la pandémie a rendu encore plus difficiles, alors que des visites s’organisaient sur Zoom ou d’autres plateformes de réunion.

Les effets de la pandémie ont été graves pour les locataires en général et les femmes en particulier, mais encore plus pour les femmes victimes de violence conjugale?

C.M. : Pour les femmes et leurs enfants qui sont victimes de violence conjugale, le fait de se retrouver confinés avec un conjoint violent à temps plein, [aggrave] les risques pour leur vie. Elles ne peuvent pas appeler les ressources et l’exposition au conjoint violent est d’autant plus longue.

Une étude a été menée par Hébergement Femmes Canada, selon laquelle, au niveau canadien, c’était plus d’une maison d’hébergement sur deux qui ont constaté une augmentation de la gravité de la violence subie par les femmes canadiennes qu’elles desservent depuis le début de la pandémie. 

Et comme la pandémie est couplée à la pénurie de logements, même si elles arrivent à aller dans les ressources comme les maisons d’hébergement de première étape [hébergement d’urgence] ou de deuxième étape [hébergement social transitoire], trouver du logement abordable qu’elles peuvent payer à la sortie de ces ressources-là, ce n’est pas possible, parce qu’il n’en existe pas.

On s’entend que passer de biparental à monoparental, ça a un impact sur les revenus. Il y a la violence économique que beaucoup de femmes vivent. Il y a des femmes en état d’extrême précarité quand elles sortent de là.

On mentionne souvent que la violence conjugale est un facteur qui peut pousser les femmes dans l’itinérance. Est-ce vous pouvez expliquer?

C.M. : Ça peut pousser les femmes dans ce qu’on appelle l’itinérance cachée. En effet, elles sont moins visibles en termes d’itinérance, mais elles ne sont pas exemptes. On sait que 7% des Canadiennes ont vécu au moins un épisode d’itinérance cachée au moins une fois dans leur vie [selon des données de Statistique Canada de 2014].

Les femmes, quand elles vivent de l’itinérance, elles mettent en place divers mécanismes de survie pour éviter de se trouver à la rue. Ça peut être d’être hébergées temporairement chez des parents ou des amis, aller jusqu’à échanger des services sexuels contre de l’hébergement ou endurer des situations de violence par manque d’endroit où se loger. Souvent, ce qu’on observe aussi, c’est qu’elles retournent chez le conjoint violent parce que c’est ça ou la rue. C’est un phénomène qu’on observe beaucoup. C’est vraiment lié au fait que tu quittes ton conjoint violent, tu ne veux vraiment pas retourner là, mais tu manques de ressources et de revenus, alors tu peux te retrouver dans des situations d’itinérance cachée.

Dans le fond, fuir la violence, ça veut souvent dire fuir son chez-soi?

C.M. : C’est ça. C’est aussi parce qu’il manque de ressources, il manque de logements sociaux pour répondre aux besoins de ces femmes-là qui se retrouvent en situation de précarité et qui n’arrivent pas à se reloger.

En ce moment, comme il manque de financement dans ces ressources de 1ere et de 2e étape et qu’il n’y a pas assez de logement abordable pour les femmes, les ressources de 1ere étape se retrouvent engorgées et les femmes n’arrivent pas à se reloger au bout de [leur séjour en hébergement d’urgence]. Ces maisons-là atteignent des taux records de refus de personnes qui appellent à l’aide, ce qui est quand même aberrant. En 2019-2020, le taux de refus des demandes d’hébergement auprès des maisons membres de l’Alliance [des maisons de 2e étape pour femmes et enfants victimes de violence conjugale], c’était 75% à Montréal et 37% dans les régions où les services existent. Il y a des régions administratives où les ressources sont inexistantes.

Il y a aussi beaucoup de femmes qui vont trouver du logement abordable, mais qui est insalubre, par exemple, ou qui [offre] des conditions de vie qui sont indécentes ou non sécuritaires pour ces femmes et leurs enfants.

À la suite de leur séjour en maison de deuxième étape, au Québec, il y a seulement 66 % des femmes qui ont trouvé un logement qui correspond à leur capacité de payer, pour l’année 2019-2020. Sur ce nombre, ce qu’on observe, c’est que 45% vivent en logement social, et seulement 21% qui arrivent à se trouver un logement régulier. Ce chiffre est très parlant pour démontrer à quel point le logement privé, à l’heure actuelle, ne répond pas aux besoins des femmes victimes de violence conjugale à la sortie de l’enfer qu’elles ont vécu.

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Pour remédier au manque de logements sociaux nécessaires, le FRAPRU demande au gouvernement du Québec la planification et la création de 50 000 logements sociaux en 5 ans. L’organisation demande de plus l’octroi des sommes nécessaires à la réalisation des 12 500 logements sociaux prévus depuis les 10 dernières années et qui n’ont pas encore été livrés, et l’investissement des sommes requises pour la remise en état du parc HLM. De plus, le FRAPRU demande du gouvernement fédéral 3 milliards par année pour la création de nouveaux logement sociaux, au moins 200 millions par année pour l’entretien des logements en HLM du Québec et le maintien des engagements passés en logement social pour assurer la continuité de l’accès aux ménages à faible revenu qui y habitent.

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Pour vous aider à trouver une maison d’hébergement partout au Canada : https://hebergementfemmes.ca

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