L’itinérance des femmes se vit de façon cachée, selon une étude

Les femmes et les personnes non binaires vivent souvent l’itinérance différemment des hommes. On sous-évalue leur nombre et elles sont sous-représentées dans la recherche de solutions. Selon une nouvelle enquête, la principale cause de cette situation serait la fin d’une relation qui les pousse, elles et leurs enfants, dans une situation de précarité face au logement.

L’itinérance est souvent considérée comme le domaine des hommes. Sur les 235 000 Canadien.ne. se qui connaissent l’itinérance chaque année, certaines sources affirment que plus de 70 % sont des hommes. Mais Kaitlin Schwan, chercheuse principale à l’Observatoire canadien sur l’itinérance, affirme que le nombre de femmes et de personnes non binaires qui vivent l’itinérance au Canada est considérablement sous-estimé.

 « Les recherches menées dans le passé nous ont appris que les femmes sont beaucoup plus susceptibles de compter sur des soutiens relationnels pour éviter de dormir dans la rue, en partie à cause du niveau de violence qu’elles subissent dans la rue » et dans les refuges mixtes.

Au lieu de cela, elles resteront avec leurs ami. e. s et leur famille, conserveront des relations dangereuses et opprimantes ou échangeront des rapports sexuels contre un abri. Pour d’autres, chercher de l’aide peut avoir des conséquences involontaires et dévastatrices.

« Les femmes sont beaucoup plus susceptibles de s’occuper des enfants », note Schwan, puisque 90 % des familles dans les foyers d’urgence sont dirigées par des femmes seules. « Et il y a une crainte très réelle, pour beaucoup de personnes qui ont un besoin impérieux de logement, ou qui sont dans des situations de violence ou d’itinérance, d’être séparées de leurs enfants, si elles vont dans un refuge, ou si elles sont aperçues dans la rue avec leurs enfants. »

La nécessité de ne pas se faire remarquer les expose non seulement au risque d’exploitation et d’abus, mais les empêche aussi d’accéder aux soutiens et aux systèmes traditionnels.

Par conséquent, les recensements de personnes itinérantes dans la population générale utilisant des méthodes ponctuelles — telles que les dénombrements qui se concentrent sur la mesure de l’itinérance absolue ou de rue et sur l’utilisation des refuges — ne saisissent pas avec précision la véritable face, souvent cachée, de l’itinérance.

L’absence de données précises signifie que les femmes ont été sous-représentées dans la recherche sur l’itinérance, laissant les gouvernements et les agences développer des politiques, des programmes et allouer des ressources à l’aveuglette.

Jusqu’à récemment.

À la fin de 2020 et au début de 2021, le Women’s National Housing and Homelessness Network a mené un sondage pancanadien auprès de 500 femmes et personnes non binaires en situation d’itinérance ou de besoin de logement. Publiée cet automne, l’enquête fait partie d’un projet de recherche en trois phases.

« La première phase comprenait une revue de la littérature, la deuxième un sondage national et la troisième consiste en une analyse des besoins en matière de logement et d’itinérance chez les femmes, les filles et les personnes non binaires, menée par des Autochtones et axée sur les Autochtones », explique Kaitlin Schwan.

Il s’agit de la plus grande enquête nationale cherchant à mieux comprendre la situation jamais réalisée sur l’itinérance des femmes. Selon Schwan, « il s’agit d’un élément important pour saisir quelles solutions politiques peuvent résoudre la crise de l’itinérance et du logement au Canada. »

L’étude propose également des recommandations concrètes aux ordres fédéral, provincial et municipal, destinées à combler le fossé des connaissances et à atteindre l’égalité pour les femmes et les personnes non binaires au Canada.

L’itinérance est vécue différemment selon le genre

Alors que la toxicomanie et l’abus d’alcool ou de drogues sont généralement cités comme les raisons les plus fréquentes pour lesquelles les gens perdent leur logement, 47 % des femmes interrogées dans le cadre du sondage pancanadien ont déclaré qu’une rupture amoureuse était le catalyseur de leur vie dans la rue. Une découverte surprenante, selon Schwan.

 « Nous avons demandé aux femmes : “Dites-nous comment vous avez perdu votre logement le plus récent,” et nous avons donné de nombreuses options. La principale raison, dans tous les groupes d’âge, dans toutes les catégories démographiques, était que les femmes avaient perdu leur logement parce qu’elles avaient vécu une rupture. »

Cette cause a surpassé tous les problèmes d’accessibilité financière, les expériences de violence ou la perte de revenus ou de subventions.

 « Je pense qu’il s’agit d’un résultat très important pour comprendre que l’itinérance est une expérience liée au genre. Il s’agit d’un groupe de personnes dont la sécurité de logement dépend réellement du fait qu’elles restent dans une relation, le plus souvent avec un homme », ajoute Kaitlin Schwan.

Mary-Elizabeth Vaccaro, doctorante et chercheuse engagée dans le projet, a été déconcertée par le fait que 79 % des participantes ont déclaré vivre avec un handicap quelconque.

 « Je pense que nous fonctionnons souvent en silos dans la façon dont nous fournissons les services, dit Vaccaro. Cette constatation a des répercussions importantes sur la façon dont nous concevons les refuges d’urgence et sur la façon dont nous pensons mettre fin à l’itinérance chez les femmes, les filles et les personnes non binaires. Le fait de savoir que 79 % des personnes vivent avec un handicap façonne vraiment la façon dont nous devons penser au logement à long terme, au logement permanent et au logement avec services de soutien. »

Parmi les participantes qui ont déclaré une forme de handicap, près de la moitié (46,4 %) ont un handicap mental, près d’un quart (22,4 %) ont révélé une forme de handicap cognitif, intellectuel ou lié à la mémoire, tandis que 60 % ont déclaré un handicap physique. Les participantes ont déclaré avoir trois handicaps en moyenne, tandis que certaines en ont déclarés jusqu’à 11.

Il n’est peut-être pas surprenant que les femmes et les personnes handicapées non binaires aient plus de difficultés à trouver un logement accessible et abordable et soient aux prises avec un risque accru d’éviction.

En plus des options de logement limitées et des refuges d’urgence débordés, les femmes signalent également des obstacles majeurs à l’accès aux refuges d’urgence.

 « Les fournisseurs canadiens refusent environ un millier de femmes et d’enfants par jour qui se présentent à la porte d’un refuge pour femmes ou d’un refuge contre la violence à l’égard des femmes. Il n’y a pas de place pour elles », admet Schwan. Près d’un tiers (32,6 %) des participantes à l’enquête ont déclaré ne pas avoir pu accéder à un lit lorsqu’elles en avaient besoin.

Et donc, beaucoup retourneront dans des situations de violence. De manière plus générale, la lutte d’une mère pour obtenir un logement et sortir de la pauvreté et de la violence peut prédire le parcours de vie de ses enfants. Selon Kaitlin Schwan, « cela peut contribuer à des formes intergénérationnelles d’itinérance et de traumatisme. »

Le plus troublant est la preuve émergente de la précarité intergénérationnelle de l’accès au logement : l’itinérance commence tôt dans la vie de la plupart des femmes et des personnes non binaires. Plus de la moitié (55,7 %) ont déclaré avoir fait l’expérience de l’absence de chez soi pour la première fois lorsqu’elles étaient jeunes, et une personne sur cinq a été sans logement avant l’âge de 16 ans. Dans ce groupe, la première expérience d’itinérance a commencé, en moyenne, à l’âge de 11 ans. Selon Schwan, il s’agit généralement d’une conséquence de la violence au sein du foyer, d’un besoin de logement ou de la pauvreté.

La recherche montre que l’implication de la protection de l’enfance est associée à un risque plus grand d’itinérance.

 « Dans une étude étonnante réalisée au Yukon, il y a une citation qui m’a vraiment marquée, où une femme a dit “le travailleur social qui est venu prendre mon enfant parce que j’étais en situation de pauvreté est le même travailleur social qui m’a arrachée à mes parents quand j’étais enfant”, et donc il y a une façon dont les systèmes publics comme la protection de l’enfance participent à la déconnexion intergénérationnelle de la famille, à la pauvreté intergénérationnelle, et puis aussi à l’itinérance intergénérationnelle au fil du temps. »

Une lueur d’espoir

L’étude dresse un tableau clair de l’expérience des femmes et constitue un tremplin pour l’élaboration de meilleures politiques en faveur des femmes, des filles et des personnes non binaires ; voilà de l’espoir à l’horizon.

 « Pendant la pandémie, nous avons vu des fonds substantiels être canalisés vers les communautés pour développer des solutions créatives et audacieuses en matière de logement et de lutte à l’itinérance », explique Mary Vaccaro.

Des solutions politiques qui pouvaient autrefois sembler farfelues ont été revisitées pendant la pandémie.

 « Nous l’avons vu dans les grandes villes, où les services de logement et d’aide aux personnes en situation d’itinérance ont repris les baux d’hôtels et ont hébergé les personnes sans logement et mis en place des services. Cela devrait ouvrir la voie au Canada. »

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