Un groupe de Toronto veut apprendre des histoires de la rue

Journeys to Home est un projet de recherche-action et de défense des droits qui se fonde sur les histoires personnelles des Torontois touchés par la précarité du logement.

On associe souvent l’itinérance aux personnes qui passent la nuit dehors, mais la réalité est que le phénomène a de nombreux visages et se déroule à différents endroits. Dans les faits, un.e Canadien.ne sur dix a connu un type d’itinérance au cours de sa vie. La directrice générale de Homeless Connect Toronto, Melody Li, entend presque tous les jours les histoires, à la fois familières et uniques, de gens qui vivent ces situations.

« Des personnes nous ont dit qu’elles vivaient chez un ami [ou] sur le canapé de quelqu’un. Ce n’est pas leur adresse permanente et ils n’en ont pas », dit Li.

De telles expériences de vie sans attaches sont à la fois épuisantes physiquement et émotionnellement. L’incapacité d’obtenir un logement permanent rend une personne plus vulnérable à l’exploitation sexuelle, à la victimisation et à la perte de contact avec son identité.

Li souligne que beaucoup de personnes en situation d’itinérance comptent sur les pensions d’invalidité pour survivre. Mais ces chèques sont loin d’être suffisants pour couvrir les frais d’un logement.

« Nous avons fait des calculs. Quelqu’un qui bénéficie du [Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées] reçoit 500 $ par mois pour payer son logement et les frais de logement, mais il n’y a rien à louer pour 500 $ maintenant. C’est presque impossible. »

À Toronto, où le loyer moyen d’un studio est de 1 800 $, les gens doivent se résoudre à vivre dans des conditions peu confortables, comme des maisons de chambres où ils louent une chambre et partagent des espaces communs comme la salle de bain et la cuisine. Cependant, ces habitations ne sont pas légales dans la plupart des quartiers de Toronto, ce qui marginalise encore davantage les personnes qui vivent dans la précarité, selon Li.

« C’est assez courant. Certaines personnes risquent de perdre leur logement qui est abordable parce qu’elles n’ont pas les mêmes droits que les locataires, ou parce qu’elles craignent d’être expulsées si elles devaient dénoncer leur soi-disant propriétaire. »

Faire des liens

Homeless Connect Toronto (HCT) est un organisme sans but lucratif qui coordonne des événements à « guichet unique » rassemblant des ressources essentielles comme de l’aide pour obtenir des pièces d’identité, des soins de santé et de l’information sur l’emploi et le logement. L’objectif est de faire en sorte qu’il soit plus facile pour les personnes à risque d’itinérance à Toronto de faire le lien entre différents aspects de leur vie. Il s’inspire de Project Homeless Connect, qui a été mis en œuvre par 221 collectivités depuis ses humbles débuts à San Francisco il y a trois décennies.

« Nous ne sommes pas un fournisseur de logements, mais notre rôle dans le secteur consiste à établir des liens entre les personnes qui se trouvent le long du continuum entre avoir un toit et ne pas en avoir, et les choses dont elles ont besoin, affirme Li. « Nous nous sommes souvent demandé : “de quoi les gens ont-ils besoin pour rester logés ?” »

Pendant la pandémie de COVID-19, le personnel de HCT a vu des réseaux de soutien social formels et informels disparaître. La question est alors devenue : « à quel point ces mesures de soutien étaient-elles importantes pour aider les gens non seulement à obtenir un logement, mais aussi à le conserver ? » 

Cette réflexion a donné naissance à l’initiative Journeys to home: discovering pathways out of homelessness (Les chemins vers la maison : découvrir les voies de sortie de l’itinérance, notre traduction), un projet de recherche-action et une campagne de sensibilisation menés par des locataires. Le résultat souhaité est l’obtention d’un consensus plus large sur la façon de soutenir les personnes touchées par l’itinérance, en utilisant les connaissances de ces dernières dans l’élaboration de solutions et la défense des droits. La publication d’une trousse d’outils pour les locataires de la communauté est également prévue. 

La méthodologie du projet est fondée sur l’ethnographie — c’est-à-dire l’exploration des phénomènes culturels du point de vue du sujet de l’étude — par l’utilisation de récits. Jusqu’à maintenant, cela a donné lieu à des conversations et à des découvertes intéressantes.

« Il s’agit simplement d’aller voir les gens et de leur parler directement. Il s’agit de découvrir les vraies histoires que les gens vivent, à travers leurs perspectives », explique Georgia Mackenzie-Macpherson, conceptrice en chef et coordonnatrice du projet avec HCT et MAC / MAC Design.

La conception du procédé ethnographique et de la recherche ont bénéficié du soutien de l’agence à vocation sociale InWithForward.

« Nous faisons la recherche au cours de l’année par l’entremise de plusieurs points de contact différents. D’un côté [nous] essayons de comprendre quels sont les points de friction ou les obstacles fondamentaux auxquels font face les gestionnaires ou les propriétaires par rapport au logement de cette population. »

« L’autre point de vue est directement celui des locataires et des résident.e.s avec lesquel.le.s nous travaillons, et avec qui nous élaborons l’histoire plus en profondeur. Nous travaillons vraiment avec eux et elles pendant une certaine période pour les faire participer au projet », ajoute Mackenzie-Macpherson.

Des perspectives différentes

Le Centre de transformation du logement communautaire a accordé 85 000 $ à HCT pour lancer le projet.

« La subvention a été fondamentale pour nous permettre de travailler avec les gens qui ont vécu ces expériences, pour payer des chercheur.se.s communautaires et les participant.e.s dont nous racontons les histoires », affirme Mackenzie-Macpherson. Elle soutiendra également le processus, la conception de la boîte à outils et la publication de la campagne de sensibilisation, qui vise à aider la communauté dans son ensemble à comprendre ce problème. »

Il est impératif d’entendre des personnes qui ont vécu l’itinérance et qui en sont à différentes étapes du continuum du logement — qu’elles soient en situation d’itinérance, vivant dans des refuges d’urgence ou dans des logements de transition — afin de développer des moyens efficaces et significatifs pour sortir de l’itinérance. Mackenzie-Macpherson insiste sur l’importance d’écouter les voix marginalisées.

Un reportage de la CBC sur l’itinérance à Toronto en 2019, par exemple, a effleuré le sujet de l’incapacité à répondre aux besoins réels de ceux et celles qui luttent pour rester à l’abri.

Dans ce reportage, on voit Paul, qui, en jeans et portant un manteau ajusté, ressemble à tous les autres passants qui se rendent au travail ce matin-là à Toronto. Toutefois, après s’être blessé le dos et avoir perdu son emploi six ans plus tôt, il dort maintenant dans un refuge d’urgence. Il a rejoint les rangs des personnes sans-abri qu’on ne voit pas, et qui sont, d’après l’Observatoire canadien sur l’itinérance, des personnes dont la situation de logement est « temporaire ou qui n’ont pas d’emploi garanti ».

« Il y a tellement de types différents de personnes en situation d’itinérance dans cette ville », raconte Paul au journaliste. « Les gens qui vivent des moments difficiles, qui divorcent, qui perdent leur emploi, qui subissent une blessure au travail. Ce ne sont pas seulement les gars que vous voyez dans la rue, nous sommes partout maintenant. »

Pour Mackenzie-Macpherson, « il n’est pas si facile de loger les gens. Mais c’est possible si nous envisageons ce problème sous des angles différents. »

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